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Tous connectés? la parole des médecins et des patients à l'épreuve du numérique

Travailler avec le numérique est à la fois un défi et une opportunité. Cette formule consensuelle ne dit pas grand chose des obstacles qui jalonnent au quotidien l'entrée du numérique dans nos pratiques éducatives ou de soin. Rien n'est simple ni facilement accepté.

Tous connectés? P.A.U. Education participera au prochain colloque "le numérique et le soin" organisé à Paris les 27 et 28 janvier 2017 par la Société Médecine et Psychanalyse.

Nous travaillons au quotidien sur cette "révolution" du numérique appliqué à l'éducation. Nous développons également des projets d'intervention communautaire en santé publique, en particulier sur les maladies non transmissibles et l'obésité. Le "numérique" et le "soin" sont donc des thèmes familiers. Ils le sont également pour nos partenaires européens d'EIT Health qui s'interroge sur des nouveauxmodes de transmission des savoirs pour favoriser l'innovation en santé.

Travailler avec le numérique est à la fois un défi et une opportunité. Cette formule consensuelle ne dit pas grand chose des obstacles qui jalonnent au quotidien l'entrée du numérique dans nos pratiques éducatives ou de soin. Rien n'est simple ni facilement accepté.

Les professionnels de l’éducation vivent au quotidien les contradictions du numérique.

D’un côté nous sommes témoin d'un engagement « sans failles » des autorités éducatives - et souvent sans grands moyens! - allant d’un plan numérique à l’autre et voyant dans la mise en place de tablettes dans les salles de classe la solution rêvée aux problèmes d’apprentissage. Il est ainsi symptomatique de voir se répéter les mêmes stratégies que celles qui avaient prévalu au moment du Plan Calcul en 1966 puis du Plan Informatique pour Tous en 1985 avec l'introduction d'ordinateurs Thomson M05 qui finirent oubliés dans les remises des écoles. Comme si la mise à disposition de matériels pouvait encore prévaloir sur leur usage, sur la signification pédagogique à donner au digital dans l'éducation.

De l’autre côté nous voyons des problèmes qui s’amplifient et qui n'ont plus rien à voir avec la technologie. Les inégalités scolaires se creusent, l'échec scolaire perdure et s'amplifie, les enseignants ont du mal à se positionner dans ce nouvel environnement qui fait la part belle à la technologie tout en voulant (re)mettre les élèves au centre du système. Les entrepreneurs proposent des solutions innovantes qui n'ont souvent aucune prise avec la réalité de la salle de classes. Pendant ce temps les professeurs "entrepreneurs" restent sur la touche. Ce qui se passe dans les incubateurs de startups prendrait le pas sur ce qui se passe au sein de l'école. On assiste même à des réactions ubuesques tel ce groupe d'enseignants qui dénonce - via internet - le rôle du digital à l'école et lance l'appel de Beauchastel contre l'école numérique. Le trop d'écran tuerait l'écran. Ceci tuera cela comme je l'évoquais dans mon blog à propos des MOOCs.

La même ambiguité existe dans le domaine de la santé. Les organisateurs du Colloque cite le blog du Docteur Jean Scheffer publié dans le Monde  qui posait la question suivante: L’écran coupe-t-il la parole ?avec à l'appui l’image d’une famille où chacun est occupé avec sa tablette ou son Smartphone. Il en serait de de même entre les malades, leur entourage et leurs soignants comme il en serait de même entre les élèves, leurs enseignants et leurs parents.

 

Les patients ultra-connectés auraient ainsi du mal à trouver des interlocuteurs aussi «e- compétents » du côté des professionnels de santé. Mais le problème est-il dans le maniement des écrans ou le maniement de la parole.Georges Steiner écrivait dans « Maîtres et disciples » : « Le maître apprend du disciple, il est changé par cette interrelation dans ce qui devient, idéalement, un échange. Comme dans les labyrinthes de l’amour, le don devient réciproque. » Or le numérique loin d'empêcher cet échange, l'amplifie, lui donne un sens plus profond. David Weinberger, auteur du livre <2too big to know" nous dit qu'aujourd'hui la personne la plus intelligente dans n'importe quelle salle de classe ou de conférence n'est plus l'expert mais la salle elle même. Cette "intelligence mutualisée" doivent bouleverser les pratiques des médecins comme elles devraient bouleverser les pratiques des enseignants. Accepter l'échange comme fondement de la relation médecin-malade n'est pas seulement une obligation légale mais le coeur d'une nouvelle pratique qui bouleverse également l'enseignement de la médecine. Comment apprend t'on aux médecins à utiliser la parole?

Conrad Stein disait de Charlie Chaplin « qu’il ne laisse pas le spectateur intact de lui, comme je suis convaincu qu’en matière de psychanalyse il n’y a rien à enseigner la seule ambition que je peux poursuivre en publiant mon livre est de ne pas laisser le lecteur intact de moi. ». Comment le médecin doit-il faire pour ne pas laisser le patient intact de lui, même si les écrans créent une nouvelle distance qui semble parfois infranchissable. L'usage de la parole et de l'écrit restent au coeur d'une relation que le numérique ne peut abolir.

Il reste bien sûr de nombreux autres sujets où le numérique telle l'hydre semble étendre ses tentacules. Les médecins – peu ou mal formés à l’usage du numérique – suivent à grand peine les réformes du système de santé qui mise sur plus d’interopérabilité des données de santé pour le bien des patients et l’économie globale du système. Qu'adviendra t'il d'un système ultra digitalisé si les principaux acteurs sont dans l'obligation mais aussi dans l'incapacité de le maîtriser. Que savent les professionnels des systèmes de gestion digitale des attentes, besoins, limites des médecins et de leurs patients. Comment concilier l'irruption du numérique avec l'augmentation des inégalités qui marginalisent une population en souffrance dans son usage du numérique.

On a coutume d'associer numérique et rentabilité en y voyant les clés de la survie de systèmes de soin mis à mal par l'étendue croissante des besoins des patients et la lourdeur des procédures administratives. Or donner exclusivement une valeur monétaire au numérique empêcherait de réfléchir à sa valeur symbolique et pédagogique pour l'ensemble des acteurs du système de santé.

La question ne devrait pas être: plus ou moins de numérique? Le numérique permet avant tout de mettre en question des pratiques, s’interroger sur le sens de l'échange et le poids de la parole. 

Le débat sur le numérique et le soin à la différence de celui qui existe dans l’école reste aujourd'hui trop policé, trop discret, trop abstrait pour laisser penser que les vraies questions sont posées. L'écran ne couperait pas la parole des médecins ou des patients pour la simple raison qu'aucun des deux n'aurait suffisamment réfléchi aux enjeux de leurs paroles respectives.